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CHOISIR UNE SELLE

Hugues PETEL

« Voyager mène inexorablement vers sa subjectivité ». Onfray.

Voici vingt-trois siècles, à l’heure où la pensée conceptuelle s’éveille en Occident, Aristote va.
Cheminant, car il sait, péripatéticien, que l’espace construit l’esprit –Cronos, Aiôn et Kairos ont eu, depuis les Aèdes, un fatum parallèle-, le précepteur du Conquérant au long cours rencontre un sculpteur exerçant son art.
Séduit par l’objet, le fondateur du Lycée observe et réfléchit.
Le disciple de Platon se demande alors quelle est la cause qui provoque, via l’émule de Praxitèle, son émoi.
L’antique logicien conclura qu’il y a en tout événement une causalité quadripartite :
Une cause efficiente, en l’occurrence, l’artisan qui réalise le projet,
une cause matérielle, présentement le marbre utilisé, sa qualité, sa texture, son aspect,
une cause formelle, c’est-à-dire les outils –ciseaux, burins, maillets-, qui donneront le « morphos » à la matière,
une cause finale, à savoir le but idéal que s’était proposé l’artiste.

Encyclopédique –logique, éthique, physique, poétique-, le natif de Stagire eut une influence, par le thomisme notamment, sur la globalité de la pensée moderne, jusqu’à la mise en place des logiques modales qui réduira la logique aléthique à la condition de cas particulier de celles-là. Malheureusement, peu savent la logique et, partant, voient la nécessité de complexifier la pensée aristotélicienne. A contrario, on assiste la plupart du temps à une simplification de la logique classique (à quatre termes –possible, impossible, nécessaire, contingent-) en logique binaire où le naturel se mélange confusément au déontique (bon / mauvais, Bien / Mal).
Il convient donc de suivre le grand penseur, en réfléchissant.

L’équitation actuelle est néo-classique.
Elle porte comme des icônes ce qui déjà au 19ème siècle n’était considéré que comme des reliques : l’épaule en dedans, le pli permanent (« Le trait du baroque, c’est le pli qui va à l’infini » Deleuze), le manège (lieu panoptique, comme le round-pen. Le bauchérisme, dans sa première manière, utilisait manège et piste de cirque. Dans la deuxième –Beudant- le dressage était d’extérieur. Entre l’une et l’autre, le dedans et droit, Baucher fit une étude sur les prisons et l’incarcération à son époque, ce qui ne manqua pas de surprendre. Mais il est vrai que Foucault n’avait pas encore écrit « Surveiller et Punir »).
Le cavalier d’extérieur devrait, pourrait-on penser, échapper à ce qui théoriquement ne concerne que « l’art » ou « le sport ». Ce serait sans compter sur le bain sociétal qui imprègne tout individu. Ainsi, le microcosme équestre voit s’entrecroiser des désirs de domination (pouvoir de l’institution d’un côté, peur de l’individu de l’autre. « Le travail à pied » est une belle périphrase pour « aliénation » : il n’y a d’équitation que SUR le cheval) qui déteignent sur le cavalier d’extérieur. Ces désirs, qui n’ont d’autre but que de maintenir le cavalier dans un stade infantile « pré-miroir » (car il est un stade « post-miroir » qui révèle « l’enfant qui joue » d’Héraclite. Ou si l’on préfère, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je ». Lacan) déresponsabilisant transparaissent de leur plein éclat dans le premier acte libre : le choix.

Le cavalier qui veut choisir une selle (car la liberté est volonté ainsi que l’a montré Kant, du siècle des Lumières, comme …La Guérinière) devra donc tout d’abord emprunter le chemin de l'auteur de la "Logique" :

La cause finale.
Les questions sont alors :
Quel but ai-je ?Quelle pratique avec mon cheval ? Sport, voyage, promenade ? A quel « niveau » ? Pour quelle durée ? Dans quelles conditions contextuelles ? Quels moyens refuserai-je toujours d’employer ? Quelle sera la limite de l’acceptable ? Saurai-je m’arrêter avant l’irréparable ? Mon envie est-elle plus forte que ma raison ? Ai-je compris que l’équitation, sous quelque forme que ce soit, donne sens et ne sert pas à réaliser des rêves (qui ne sont, pour paraphraser Freud, que la voie royale de l’inconscient) ?

La cause matérielle.
Les questions deviennent :
Mon cheval est–il adapté à ce que je veux de lui, à ce que je lui demande ? Dans le cadre d’une pratique longue, intense, saura-t-il s’adapter ? Le pourra-t-il ? Tous les chevaux ne sont pas capables de sauter 2 mètres, et tous ne sont pas capables de parcourir 50 km par jour avec 100kg sur le dos.

La cause efficiente.
La question est plus difficile à (se) poser.
Suis-je capable ?
J’ai, à plus d’une reprise, pu constater qu’il suffisait de changer le cavalier, physiquement -ce qui est chose facile- ou mentalement -ce qui est moins simple- (« D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas et un esprit boiteux nous irrite ? A cause qu’un boiteux reconnaît que nous allons droit et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons » disait Pascal), pour résoudre un problème.

La cause formelle.
La question est : quelle selle ?
Dans le cadre d’une logique classique, la réponse est triviale : une selle qui « va » au cheval, « confortable » pour le cavalier, et adaptée à la pratique envisagée.
Si le réel est simple, régulier, favorable, cette logique suffit.
Mais « le réel flue » (Deleuze), il devient, il change, se complexifie, le favorable se révèle en ce qu’il est : une figure du possible. La logique classico-déontique devient modale par ses dimensions temporelle (Chiron et Aiôn), épistémique (Chiron et Achille), doxastique (« L’Ecole… »), dynamique (Newcastle, La Guérinière, Baucher, Racinet, etc… De la stature à la structure. D’où « Le réel est une catégorie technique ». Debray).
Telle est la réalité de l’équitation : à la logique statique d’une réponse simple se substitue la complexité d’un réseau de relations, dont le point noétique se trouve être la selle (« Un point est une sorte de médiation analytique entre la complexité transcendantale d’un monde (sa logique souvent non classique) et l’impératif (toujours classique) de la binarité ou de la décision».Badiou).
Au confluent des capacités du cavalier et de la structure morpholocomotrice du cheval, la selle donne sens à l’équitation par la convergence synallagmatique des corps et des esprits.
Pérenniser l'intégrité mentale et physique du cheval passe donc par une assimilation intellectuelle de la part du cavalier de la logique de la selle, elle-même liée à la logique structurelle des allures du cheval (qui ne sont pas binaires, et pas même au trot, malgré ce que voudrait en faire accroire l'institution).
Ce qui est, somme toute, aisé à comprendre dans le cas du cheval monté, devient plus délicat pour le cheval bâté. Il existe alors deux solutions, non exclusives l'une de l'autre: soit le cavalier choisit une selle à usage possible de bât (ou un bât utilisable comme selle, ce qui revient presque au même), avec laquelle il pourra "sculpter" la locomotion du cheval sous la selle qui perdurera sous le bât, soit, dans le cas de selle et bât distincts, il devra harmoniser (« Exister n’est rien d’autre qu’être harmonique ». Leibnitz) la locomotion -donc les structures musculaire et articulaire, dont les dérèglements sont causes de blessures- de ses chevaux, et ce d'autant plus qu'ils seront polyvalents sous la selle et sous le bât, en choisissant des matériels conçus dans la même logique, donc a priori par le même fabricant (« Il n’y a pas d’outil si ingénieux soit-il, qui n’impose au gestuel humain le système des contraintes qui en permettent l’usage. » Desanti).

 

Dans tous les cas, le cavalier aura intérêt, sauf à en supporter l'entière responsabilité, à ne pas s'exonérer d'une visite d'essai chez le sellier avec ses chevaux, voire de participer à un ou plusieurs stages d'équitation quand celui-ci en propose. 

« Le sens c’est l’usage ». Wittgenstein.